Délire au Jardin des Lyres

Mettant en regard deux violonistes emblématique de la musique allemande du XVIIe siècle, J.H. Biber et J.J. Walther, ce concert nous plonge en plein stylus fantasticus. En se libérant du poids de la polyphonie et en prenant comme prétexte à composition des bruits du quotidien, le style fantastique fait de l’imitation un outil de provocation et d’émancipation.

« L’instinct de l’homme est prodigieusement imitateur ; il se montre tel dès l’enfance : mais, si je ne me trompe, l’imitation ne l’amuse beaucoup, qu’autant qu’il y conçoit de la difficulté, & que le succès l’étonne. »
Michel Chabanon

Chitarino & Piva (imitations de la guitare et de la cornemuse)
extrait de la Serenata de J.J. Walther, Hortulus Chelicus (Mainz, 1688).

Musketier Marsch (Marche des Mousquetaires)
extrait de la Sonata Representativa de H.I.F. von Biber (Olomouc, 1669).

Délire au jardin des lyres

Alice Julien-Laferrière, violon Mathilde Vialle, viole de gambe
Thibaut Roussel, luth baroque et théorbe Kazuya Gunji, clavecin

« Le stylo phantastico est la plus libre des méthodes de composition, libre de toute contrainte de texte ou d’harmonie préméditée pour montrer son génie. » C’est ainsi qu’Athanasius Kircher décrit en 1650 dans son ouvrage Musurgia Universalis ce style extravagant, « bigaré & perilleux» recherché parmis les fantasques musiciens de l’Empire austro-hongrois au XVIIe siècle. Une esthétique fondamentalement baroque avec ses changements abruptes de mesure, de tempo, de rythme, de couleurs et d’affects, un goût prononcé pour l’imitation, consistant à reproduire toutes sortes de sons et de bruits de la nature ou de la vie quotidienne.

Nous remarquons chez les violonistes de ce siècle une tendance à se servir de la musique imitative pour inventer de nouvelles manières de jouer et éblouir l’auditoire, ce qui fera dire à J.J. Quantz dans son Essai d’une méthode pour apprendre à jouer de la flûte traversière (1752) qu’ils « faisoient plus de cas des pieces difficiles que des pieces aisées, & s’appliquoient plus à exciter de l’admiration que du plaisir. Ils se donnoient plus de peine pour contrefaire sur les instrumens le chant des animaux, p. e. du coucou, du rossignol, de la poule, de la caille &c (l’on n’oublioit pas la trompette et la vielle), que pour imiter la voix humaine. » —Les oiseaux cités par Quantz sont ceux de la Sonata representativa de Biber, quant à la trompette et la vielle, elles se trouvent imitées dans l’Hortulus Chelicus de Walther.

L’Hortulus Chelicus —ou Le Jardin des lyres­— de Johann Jakob Walther est sûrement le recueil contenant la plus grande variété d’imitations pour violon. En tête de cet ouvrage se trouve une liste dressée par l’auteur lui-même montrant toute l’étendue de la possibilité imitatrice de son instrument violon (Biccinio di Due Trombe con Timpani, Chitarrino, Coro di più Violini, Galli e Galline, Gara di Due Violini in Uno, Harpa smorzata, Leuto harpeggiante, Lira Todesca, Organo Tremolante, Piva,Rossignolo, Augelli con il Cuccu).

Un autre imitateur célèbre par sa Sonata Representativa, Heinrich Ignaz Franz von Biber (1644-1704), a lui aussi cherché à repousser les limites de l’utilisation du violon, notamment en poussant au paroxysme la pratique de la scordatura, autrement dit des différentes manières de l’accorder ­—pratique que Walther critique dans la préface de l’Hortulus Chelicus, opposant ainsi son école à celle de son contemporain.